Les lombrics lents se font un sang d'encre

 
 L'avenir de notre brave ver de terre, le lombric, s'assombrit. Par contre-coup, celui de la taupe aussi, mais comme elle est aveugle...

L'avenir de notre brave ver de terre, le lombric, s'assombrit. Par contre-coup, celui de la taupe aussi, mais comme elle est aveugle...

Qui aime le ver de terre ? Le pêcheur à la ligne, bien sûr. Mais aussi la taupe, en premier, puis le merle, le renard, le blaireau... Beaucoup d'amateurs. Il faut dire que la ressource abonde, à priori. Dans une terre riche, bien cultivée, enrichie en fumier, on peut en peser jusqu'à 5 tonnes à l'hectare. Ce qui fait de lui l'animal le plus représenté sur terre !

La taupe vit de cette abondance depuis longtemps. Elle a donc choisi cette vie obscure, en a perdu la vue, mais a gagné une rare tranquillité : le repas assuré, et le repos possible : le chien doit fouir rapido, pour goûter de la taupe... qui elle, fuit très vite, avec ses pattes pelles très puissantes. Quand elle est abordable par les prédateurs aériens, ce qui n'est pas si fréquent, ils ont intérêt à être très patients pour l'affût ! Malgré le manque d'oxygène, qu'elle compense par de très gros poumons, et une abondante hémoglobine un peu trafiquée, elle est infatigable.

Se déplacer dans ces boyaux obscurs lui demande pourtant une énergie considérable. Chaque jour, elle dévore, son appétit est féroce. Elle ne peut accumuler de réserves car, boudinée, elle se coincerait dans ses galeries calibrées... Pour la mauvaise saison, elle se constitue des stocks de vers qu'elle étête d'un coup de mâchoire. C'est un animal qui meurt pratiquement toujours de faim. Car si le ver nourrit, il est toujours un peu sableux, les dents de la taupe s'y usent en très peu d'années.

Mais depuis peu, disons, quelques dizaines d'années, deux menaces pèsent sur la tête du ver de terre (?)
Déjà, les averses de pesticides de l'agriculture intensive l'ont décimé. Sur les terres de monoculture industrielle, il est presque absent, souvent pas plus d'une cinquantaine de kg à l'hectare.

De nombreux cultivateurs commencent à prendre conscience de cette catastrophe écologique cachée.
Pas les citadins : pour eux, l'eau noirâtre des rivières et des fleuves, c'est normal : ils ne l'ont jamais vue claire ! Qu'ils aillent voir le Rhin en Suisse : le grand fleuve est d'une limpidité époustouflante !
Toutes les rivières et fleuves de France étaient aussi claires il y a cinquante ans : quel malheur d'être
privé de tant de beauté !

Il y a un rapport direct entre la clarté de l'eau et les vers de terre. Une terre  riche en lombrics est une terre très trouée. Une averse s'y absorbe comme dans une éponge. L'eau de pluie est bien moins  résorbée par les terres de monoculture intensive, elle ruisselle sur un sol bétonné, et se retrouve chargée de sédiments dans les rivières, qu'elle salit.

Voici aussi qu'un autre ennemi se profile à l'horizon : un cousin à lui, un ver donc, mais aussi plat que lui est rond. La guerre des vers a commencée en Europe. Ce ver plat l'attaque, direct, et s'en nourrit.

Il vient de Nouvelle Zélande, qu'il a quitté vers les années 1960, il s'est déjà installé en Irlande, en Bretagne, en Corse, en Angleterre... Sur ces îles, il est implanté à tel point que des pêcheurs dépités ont signalé aux autorités la disparition de notre brave lombric.

Pour ce ver venu de loin, l'Europe, c'est du gâteau. La vie en Nouvelle Zélande n'est pas si facile.
Les lombrics de là-bas, plus prompts,  réussissent à fuir bien souvent. Une espèce d'équilibre s'est établit avec le temps, et cette île lointaine ne manque pas de ces précieux laboureurs de l'obscur.

Pour résister à ce nouvel envahisseur, il ne reste plus qu'à importer sa proie qui lui résiste...
ou notre lombric à apprendre à sprinter... Encore un avatar de l'accélération inouïe des échanges, des brassages.