L'hominisation, ou adieu Berthe !

 
 Un échiquier en turbot.

Un échiquier en turbot.

Ce poisson plat, un turbot, tente vainement de se transformer en échiquier. C’est un biologiste un peu mariolle qui l’a placé dans un aquarium original : le fond est peint en damier. Son essai, qui lui prend de deux à huit secondes, pour malheureux qu’il soit, n’en est pas moins impressionnant.

Plus étonnant encore, il garde en mémoire ses tentatives. Une fois exposé à une surface, il réussit plus vite à s’y fondre quand il y retourne une deuxième fois.

Remarque notoire : si le biologiste s’amuse à lui masquer les yeux, ses dons extraordinaires de mimétisme disparaissent, et il reste nu, victime offerte aux appétits divers.

Pour ses capacités à s’imprégner quasi instantanément d’un environnement changeant, ce coup d’œil du turbot mérite toute notre admiration.

Ce poisson plat, par son extraordinaire sensibilité au monde extérieur a réussi de cette manière à survivre à la perpétuelle agressivité animale. Immobile, il est invisible au regard du prédateur.

Si le monde animal vit dans l’inquiétude permanente,  l’homme,  lui, a su inventer la paix, mais il serait naïf de croire que nous sommes dégagés de ce passé animal. Quand l’agressivité ne se convertit pas en simple énergie vitale au cours de l’enfance et de l’adolescence, elle nous laisse en panne d’humanité.

Notre développement psycho-émotionnel peut nous conditionner de manière aussi inflexible que notre code génétique. C’est ainsi que certaines coutumes barbares, telles l’excision, sont encore largement répandues dans quelques pays africains. 

L’attrait pour le conformisme est plus puissant que l’effroi suscité par cette atroce mutilation. C’est en 1766, que Le Chevalier de la Barre a été décapité, après avoir été torturé, pour ne s’être pas prosterné à une cérémonie religieuse, en France.

Il a toujours été difficile d’être gaucher, juif, roux, handicapé, romanichel, nain, homosexuel,albinos, protestant, lépreux, etc.

Pour nous, nous fondre dans la masse, c’est instinctivement, le désir de se cacher dans l’environnement, dans le groupe.

Un genre de mimétisme, là aussi, pour une espèce fondamentalement sociale. Et cette puissante pulsion conformiste nous rassure, comme elle rassure le chef.

Le clan, le groupe, la nation ne tolèrent pas l’originalité, la cohésion sociale étant facteur de puissance, donc de survie. Certains comportements enfantins illustrent cet atavisme : les élèves dans les écoles ont généralement peur de se sentir différents de leurs compagnons, comme du reste, ils sont peu tendres envers celui ou celle « qui se distingue ».

Etre différent, c’est fondamentalement s’exposer…

Quelques siècles avant de s’émerveiller des prouesses du turbot, activité plutôt moderne, le savant Cosinus nous avait offert les premiers babillages des sciences de la nature. Ses connaissances se sont rapidement révélées fécondes, et se sont multipliées à une vitesse prodigieuse, à l’échelle de la vie. Elles ont laissé entrevoir l’extinction des sociétés de pénurie, en particulier en permettant l’accès à une ressource énergétique fabuleuse : le pétrole, véritable hémoglobine de nos sociétés, qui peut transporter partout une énergie facile.

 Avant le pétrole, le cheval.

Avant le pétrole, le cheval.

Pendant des milliers d’années, la faim a été « le casus belli » majeur, rendant l’état de guerre quasi permanent sur les pourtant vastes continents. A l’aube de l’humanité, les mâles s’affrontaient, bien sûr, comme dans toutes les espèces animales, pour l’accès aux femelles, pour le territoire. Cette loi biologique contraint le plus faible à se soumettre.  Il peut fuir aussi ou se cacher. Les combats peuvent être très violents, mais les morts sont somme toute rares. 

C’est sans doute pour cette raison que des régions fort inhospitalières ont été colonisées. Les hautes altitudes, les hautes comme les basses latitudes, les hautes températures, et les très basses, tous ces extrêmes ont connu cet extraordinaire opportuniste.

Le succès biologique du singe bimane et bipède étant acquis, il s’est retourné contre lui : le monde entier à sa botte, toute fuite lui étant désormais interdite, il lui a fallu authentiquement muter, et donc devenir un tueur, ou se soumettre.

Des hiérarchies implacables se sont tout naturellement mises en place sur les grands continents.

La lancinante surpopulation imposant son étreinte de plomb.

Cette loi d’airain a commencé à fondre au XIX ième siècle grâce à la révolution verte, l’efficacité grandissante du monde agricole tirant parti des savoirs de Cosinus et du nouveau régime successoral de la connaissance humaine : la raison et la tradition ne faisaient pas forcément bon ménage.

L’humanité est reconnaissante aux scientifiques de cette nouvelle attitude, d’avoir universalisé le pragmatisme. Malheureusement, cette agriculture intensive a permis un accroissement énorme de la population, et cette démographie incontrôlée est à l’origine de bouleversements écologiques, incontrôlables.

Un signe des plus inquiétants, voire terrifiants, est l’augmentation exponentielle du taux de CO2 dans l’atmosphère, qui atteste que les puissants systèmes de compensation de la nature sont dépassés. Actuellement la concentration en dioxyde de carbone est de 400 ppm. Elle était à 280 ppm avant la révolution industrielle. Si nous voulions la stabiliser à 600 ppm, il nous faudrait réduire nos émissions de 2/3 !

La terre a connu déjà 450 ppm il y a 3 millions d’années, avec un niveau des mers élevé de plus de quatre mètres. Et notre taux de CO2 augmente 100 plus vite qu’ à ces grands moments historiques de changement climatique !

Notre fameuse « croissance », si elle repose sur l’exploitation des énergies fossiles nous condamne mathématiquement. Nous sommes cuits, ou plutôt mi-cuits, comme certains foies gras. Contrairement au turbot, nous  sommes ainsi devenus incapables de nous adapter à un environnement changeant !

La fuite étant devenue impossible, la seule alternative est : l’hominisation ou la mort. Le goût de la conquête territoriale, l’amassage des biens, et l’appât du gain qu’il sous-tend, l’appétit insatiable, toutes ces sources de plaisir réelles ou imaginaires s’avèrent obsolètes.

Notre seul choix, contraint : muter, une nouvelle fois.