De la grippe espagnole à la Sainte-Vierge

 
 Fleurs dans nuage noir.

Fleurs dans nuage noir.

Cette très sympathique grand-mère ne s’assoit sur le fauteuil pour la prise de sang que pour en jaillir sitôt le pansement scotché. « J’ai toujours été comme ça » semble-t-elle s’excuser. « Nerveuse, intérieurement « speed » dirait-on, il faut dire que ma mère m’a toujours dit de me dépêcher, m’a toujours brusqué, j’étais malade, vous comprenez, j’avais le scorbut ».

Mes oreilles de biologiste se dressent, comme celles d’un chien de chasse en arrêt. Le scorbut, maladie historique par excellence, cette carence en vitamine C qui décimait les marins. « Ma mère m’a allaité longtemps, poursuit-elle, et à l’âge de 1 an, elle m’a emmené chez ma grand mère, m’y a déposée comme ça, comme un paquet, en repartant aussitôt. » « J’ai sans doute réagi en mangeant peu, très peu, pendant plusieurs mois : c’est là l’origine de ma carence en vitamine C. »

Quand je suis revenue chez ma mère, il y avait plein d’enfants. Elle avait survécu à la fameuse grippe espagnole de 1918. Malade comme un milliard de personnes à l’époque, qui en comptait deux, malade comme bien des jeunes, ce qui distinguait cette pandémie des grippes saisonnières, qui fauchent plutôt les vieux dans le coeur de l’hiver.

 Le dernier tableau d' Egon Schiele, représentant sa femme et son enfant qui allait naître, emportés par la grippe Espagnole.

Le dernier tableau d' Egon Schiele, représentant sa femme et son enfant qui allait naître, emportés par la grippe Espagnole.

De constitution faible, elle avait été à un poil de rendre l’âme ; convalescente, elle s’en était remise à la Sainte-Vierge, et avait décidé de passer le restant de ses jours à s’occuper des autres. De recueillir des enfants orphelins. Elle parlait ainsi, avec un certain détachement ; « de les dresser » disait-elle, c’était son expression,  « de les élever » si possible. « J’étais menue, lente, j’avais peur des autres, à l’école, je me cachais toujours derrière l’institutrice. Derrière sa jupe, je me sentais en sécurité. Et ma mère me disait toujours de me dépêcher, je gênais les autres, disait-elle, avec mon pas peu assuré. J’avais peur de mon frère aussi, qui me disait souvent, « t’as reçu sur la figure un coup de fusil à merde », car j’avais le visage constellé de tâches de rousseur. »

 Un petit rouquin des jardins attachant : le rouge gorge recherche la présence humaine.

Un petit rouquin des jardins attachant : le rouge gorge recherche la présence humaine.

« C’était une époque sans sentiments, sans tendresse, ma mère ne m’a jamais désirée, et me l’a répété bien des fois. » L’avortement, programmé, n’avait pu se faire au dernier moment. Quand la sage femme lui a demandé à ma naissance, si elle voulait savoir si c’était une fille ou un garçon, elle lui a répondu « qu’elle n’en avait rien à foutre ».

C’est assez rare au labo qu’on évoque la violence de cette grippe épidémique de 1918.

Une autre fois, un très vieux monsieur, ancien parisien, m’avait parlé du souvenir qu’il avait de longues files de corbillards, qui étaient à l’époque tractés par des chevaux. Les européens pensent qu’Ebola, c’est pour l’Afrique. Beaucoup d’entre eux se pensent à l’abri d’épidémies, et ils ont tort.

Comme ces japonais sans mémoire qui ont installé une énorme centrale nucléaire sur une côte régulièrement assaillie par les tsunamis, à l'échelle de l'histoire. Quelle redoutable  » manque de respect envers nos anciens » ! Quelle folie criminelle ! Les bornes installées sur les hauteurs, depuis des centaines d’années pour certaines, étaient la preuve touchante d’un désir de mémoire, afin d’épargner les nouvelles générations.

Le virus H1N1 en 2009 et son traitement, pensent les européens sans mémoire, étaient dans les mains  d’une clique médiatico- scientifico-politique, disent-ils, pas très loin de la vision paranoïaque du « complot ». Alors qu’en fait, la société a fort bien réagi à cette menace épidémique, avec, c’est vrai, une erreur d’appréciation sur sa gravité. Ce virus est né dans les immenses élevages porcins d'outre atlantique : le lobby porcin a réfuté le mot "virus porcin". Le virus de 1918 était d'origine aviaire, comme la plupart des virus grippaux.

Mais ce manque d’évaluation n’a pu être étudié qu’ à posteriori. Le traitement de cette épidémie a été de toute façon bénéfique, il a mis à l’épreuve nos capacités à réagir. 

Les pays africains touchés par Ebola n’ont aucune expérience historique des grandes épidémies, et l’OMS, malgré son succès récent dans l’organisation de la lutte contre le SRAS en 2003, s’est montrée tristement, bizarrement désinvolte sur le traitement de cette terrifiante épidémie qui a endeuillé lourdement  l’Afrique de l’Est.

 

 

PS :  Certains historiens, peut-être viro-centristes, pensent que c’est la grippe qui a clos le conflit mondial de 1918 en affaiblissant notablement les troupes allemandes. Elle a été dite espagnole, alors qu’elle était bien sur pan-européenne, car l’Espagne n’étant pas en guerre, elle ne pratiquait pas la censure. Chez les belligérants, la censure veillait ; le "moral des armées", au bout de quatre ans d'enfer, se soignait par omissions, et mensonges soigneusement élaborés. La moitié de la population mondiale touchée par le virus, une mortalité de 4% en Europe, essentiellement chez les jeunes adultes. 22% de mortalité aux îles Samoa.

Des dizaines de millions de morts. Cette pandémie fait parmi du tiercé des grandes épidémies, avec la peste et le SIDA.

Le virus de 2009 est né dans les immenses élevages porcins d'outre atlantique : le lobby porcin a réfuté le mot "virus porcin". Le virus de 1918 était d'origine aviaire, comme la plupart des virus grippaux.

Le refus de la vaccination anti grippal est tout à fait étonnant, déconcertant et ne met pas à l'honneur tous nos "nouveaux medias". Car dans nos pays développés où le risque infectieux est extrêmement bien controlé, le virus grippal est possiblement le plus dangereux.