L’esca des vignes : Est-ce la cata ?

 
 Champignons

Champignons

In vino veritas.

La vérité est dans le vin, dit-on. Je dirais qu’il y a même deux vérités. Le côté vendange, plaisir, la festivité : cette année a été favorable, la récolte abondante, les premières vinifications pleines de promesses : un bon millésime 2015 sans doute, excellent même pour certaines régions.

La fête au rendez-vous. Les langues se délient, les cœurs s’ouvrent.

La deuxième vérité est moins sujet de convivialité : la culture de la vigne est en train de devenir un casse tête chinois pour vignerons expérimentés. Les problèmes sanitaires se compliquent à un moment où l’efficacité des pesticides s’essouffle.

Et leur usage est sévèrement remis en cause dans bien des domaines. Le cocktail de molécules délétères retrouvé dans le sang de monsieur tout le monde, certes à faible concentration, commence à refroidir l’enthousiasme général.

L’impact sur le foetus en formation inquiète les femmes enceintes dans les régions de grande culture. La disparition des abeilles provoquée par un usage massif de très puissants insecticides en est en quelque sorte le symbole.

La vigne, historiquement, c’est une liane. Dans la nature brute, elle grimpe sur les arbres pour épanouir ses fleurs, puis ses grappes en haut de la canopée, le haut des forêts. Bien entendu, il a fallu attendre la fin de la dernière glaciation pour qu’elle envahisse pratiquement toute l’Europe.

A partir de moins 10 000 ans av. J.-C. Nous l’avons donc adoptée il y a bien longtemps, nous l’avons domestiquée. Nous l’avons contrainte à nous servir de beaux fruits, de belles grappes qui nous mettent en émoi vers la fin de l’été. Alors que la variété sauvage ne nous offrait que de chiches grappettes.

Nous avons donc appris à la palisser, à la tailler, à l’entretenir depuis fort longtemps, puisque les premières traces de vendange sont datées de moins 5000 ans Av. J-C. en Iran, Géorgie, Arménie, Macédoine…

Pour sa culture, tout se passait à peu près bien jusqu’au XIX ième siècle, et ceci avec très peu de chimie, voire pas du tout. Côté pinard, la piquette était souvent au rendez-vous, un tonneau mal entretenu vous gâte un vin vite fait. Il a fallu attendre le soufre pour désinfecter. On en trouve des traces dès le premier siècle de notre ère. Il a même été chauffé, les amateurs étaient nombreux.

Ces vins irréguliers, parfois acides, parfois âpres, étaient souvent adoucis par des édulcorants, diverses préparations à base de miel, et le fameux sapa, enrichi à l’acétate de plomb au gout de sucre…

Vous reprendrez bien de cet excellent plomb ?

Personne n’ira vérifier que le vin transporté en amphores était sans doute bien meilleur : ces contenants, hermétiquement clos étaient utilisés en usage unique.

Le nouveau monde découvert au XVIII siècle a été un fameux choc pour l’agriculture mondiale. Après avoir anéanti leurs coriaces occupants, les indiens et leurs bisons, les colons anglais s’en donnèrent à coeur joie pour exploiter de vastes contrées. L’énergie ne leur manquait pas pour mettre en culture d’immenses surfaces de céréales, pommes de terre, fruitiers, etc., et vigne.

Les échanges entre l’ancien monde et le nouveau s’intensifièrent. Et c’est ainsi que deux pestes apparurent un beau jour en Europe, après avoir franchi l’Atlantique.

Deux champignons, l’oïdium et le mildiou, qui, depuis, n’ont eu de cesse de menacer les vignes du monde entier.

Puis un misérable puceron se mit à semer la terreur  chez les viticulteurs. Jamais une culture ne fut menacée à ce point là de disparition. Cette bestiole était tolérée par les plants américains, qui n’en souffraient nullement donc. Mais il se révéla féroce pour les vignes européennes, après son passage transatlantique.

Ce phylloxéra poussa les agronomes dans leurs retranchements, et enfin survint l’idée géniale, née d’un homme génial, dont tous les vignerons devraient avoir une statue au fond de leur cave.

Greffer la vigne : et la greffer sur un porte-greffe insensible au puceron : la vigne était sauvée.

Provisoirement.

D’autres pestes s’annoncèrent, et la dernière est particulièrement redoutable, la flavescence dorée. Son nom est d’autant plus joli que sa réalité cruelle. Elle impose des traitements insecticides désagréables.Qui peut tuer autant les cicadelles contaminées, transporteuses d’une bactérie infréquentable, que les abeilles.

 Colonie bactérienne exceptionnellement agencée.

Colonie bactérienne exceptionnellement agencée.

A peine cette peste là fait-elle la une, que d’autres maladies se développent, lentement mais surement, sournoisement. Les maladies du bois.

Tout un panel de champignons divers s’installe au sein du cep. Un peu, beaucoup, trop. Ces champignons finissent par bloquer les mouvements de sève, et parfois brutalement à la fin de l’été : certains parlent de « crise cardiaque » de la vigne, le dépérissement pouvant être rapide.

La principale, on la nomme l’esca. L’esca,est-ce la cata ?

Maladie vieille comme Hérode, mais combattue pied à pied, cep à cep, à toutes époques, en curant les souches du bois pourri, à l’aspect d’amadou*. 

A notre époque, elle touche peu ou prou tous les vignobles du monde, de l ‘Australie à l’Amérique du Sud, en passant par l’Europe entière de manière tellement hétérogène qu’on y perd un peu son latin, a priori.

Les facteurs favorisants sont nombreux : les terrains pas assez « travaillés », les tailles maladroites, faites trop tôt dans la saison, la densité trop forte, la fragilité de certains types de cépages, le clonage systématique, l’évasivage douteux, la mécanisation intensive, etc.

Cette esca, une équation à plusieurs inconnues, est insensible aux fongicides. Il y a peu on la traitait, parfaitement bien avec des dérivés arsenicaux. Les médecins ont jugé que notre environnement était déjà bien saturé en Arsenic : nous en avons tous en concentration significative dans notre sang.

C’est un redoutable toxique. Pas question de tuer la diva pour sauver la dive bouteille ! Les dieux grecs l’avaient nommée ainsi, la dive, la divine bouteille, comme la voix de la chanteuse divine, la diva !

Mais malheureusement, il se trouve que cette maladie fongique ne fait que croître et embellir, pour des raisons diverses, en particulier  à causes de nos « nouvelles »pratiques culturales, notre recherche constante de « productivité ».

Et globalement, le réchauffement climatique révèle, et accélère ces maladies du bois, en stressant les ceps pendant les étés chauds. Les dates d'ouverture de la vendange sont plus précoces. Les dates d’ouverture de la vendange sont plus précoces.

Tout ceci fait penser à une nouvelle crise genre « phylloxéra ». Et la progression de l’esca est, et sera fonction de la réaction du monde viticole. Certains ont trouvé une parade efficace, les viticulteurs qui disposent de la liberté d’augmenter leur « masse salariale », ou qui n’ont pas peur de travailler quelques dimanches.

Ils reviennent à la méthode ancestrale, puisque cette pathologie du bois date du temps des… Romains. Chaque cep suspect est analysé, et le bois mort « curé » avec de petites tronçonneuses. De la H.C. : de l’huile de coude ! Un travail de bénédictin !

Mais heureusement, il se trouve que les français, et bien d’autres, sont prêts à payer « un peu plus » pour déguster des vins de qualité. La culture de la vigne a donc bon espoir, ce qui paraît moins évident pour d’autres produits agricoles où une compétition sauvage transforme les marchés en authentiques coupe-gorges !

Non, l’esca n’est pas une catastrophe. Ce qui est catastrophique pour certains, c’est de ne pas prendre le temps, prendre le temps de soigner sa vigne, comme si le temps se consommait !

Mais la comptabilité est passée par là : à la ligne « masse salariale » débitée, le travail humain est donc une charge pour l’entreprise. C’est devenu possiblement une sorte d’ennemi à abattre à l’époque où les automates et les robots volent de succès en succès.

Le système racinaire des vignes bouleversé par nos « nouvelles pratiques culturales » : attiré par les engrais, non chahuté par des labours et les binages. Au lieu de plonger dans les profondeurs, les racines restent superficielles. Le sol est tassé par les engins, il se bétonne. Son activité biologique diminue, et ceci au profit du champignon, le cryptogame, qui exulte, dans l’obscurité.

On conçoit aisément que ce système racinaire superficiel rend la vigne bien plus sensible aux étés caniculaires, alors que c’est plutôt une plante « du Sud ».

Ce viticulteur-là ne se préoccupe plus de la culture. Au pire, « il n’aime plus sa terre ».

Il fait pisser sa vigne, d’un breuvage que le banquier alchimiste transforme en or.

Mais reste une autre lutte, une lutte de titan, celle-là : en gros la moitié du vignoble français est concerné, puisqu’elle est classée en périmètre de lutte obligatoire.

Une lutte contre un insecte venu, là encore du nouveau monde, il y a fort longtemps. La cicadelle Scaphoïdeus titanus n’est redoutable que parce qu’elle transporte une bactérie maudite, une mollicute de bas étage, le redoutable phytoplasme. Et qu’elle ne connaît pas de prédateur, ce qui empêche toute étude de « lutte biologique ».

Ce combat engagé s’organise en quatre étages :

-Traitement des jeunes plants à l’eau chaude à 50 °C 45 mn

-L’assainissement du vignoble : destruction des pieds atteints,

des vignes abandonnées ; prospection systématique des plantations.

-Traitement insecticide par le Pyrévert, le point délicat, puisqu’il peut tuer les insectes utiles – abeilles-, entre autres.

En prenant un certain nombre de précautions, c’est faisable, puisque cet insecticide est photodégradable. Le principal est de promouvoir les pulvérisations confinées, petite révolution technique bienfaisante dans le milieu viticole.

Le dernier étage, c’est l’accord des vignerons sur les pratiques suivantes, pratiques généralistes de « l’état de l’art ».

1)  Labourer pour éviter les herbicides
2)  Enrichir le sol par des composts
3)  Pas de préventif, mais du curatif
4)  Le traitement par le soufre contre l’oïdium
5)  Le moins possible de traitement par le cuivre contre le mildiou,

car le cuivre s’accumule dans le sol, au long des années.

6) Pratiquer la lutte prophylactique (aération  de la végétation, évasivage sévère)

C’est un travail que l’on pourrait qualifier de titanesque, mais c’est le seul moyen réaliste de sauver la vigne, et les hommes avec. La solution franchement satisfaisante n’est d’ailleurs sans doute pas dans ces pratiques complexes et coûteuses, qui ne sont qu’un premier pas.

Une révolution dans la gestion des cépages pourrait profondément améliorer la situation de la viticulture : après avoir interdit la plantation d’hybrides en 1951, les spécialistes s’intéressent de nouveau à la question. Car ces hybrides,  quoique que moins productifs, étaient largement moins sensibles à ces champignons qui posent tant de problèmes, oïdium, mildiou, esca.

Les nouveaux hybrides, fruits de ces avancées, appelés PIWI, font déjà 8 % de la production de« vin biologique » en Suisse !

Reste à modifier toutes les règlementations en cours pour permettre cette évolution

….inéluctable.

 Le réchauffement climatique

Le réchauffement climatique

*Chair d’amadouvier séché, enflammé par les anciens briquets.

(on a retrouvé dans la poche d’Ötzi, l’homme préhistorique momifié par la glace)