La victoire du modeste savon de Marseille sur un parasite cosmopolite

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les microbes qui nous pourrissent la vie, je les hais, et pour mieux les haïr, j'ai besoin de mieux les connaître. Pour mieux les connaître, il faut apprendre leurs moeurs, il faut les aimer.           Allez y comprendre quelque chose...
Derrière mon microscope, je me surprends à être habité de l'âme d'un chasseur. La volonté d'en découdre, la quête, parfois opiniâtre, soutenue par un mental d'acier ; la victoire quand il est débusqué, quand il est nommé.  On pourrait me penser frustré de ne pas aller jusqu'au bout de la démarche, puisque c'est le médecin, qui lui, terrasse la bête, avec ses médicaments, ses antibiotiques, ses antiseptiques.
Mais non, car... c'est le mot qui tue, ou innocente. Un microbe nommé est un microbe mort !    Ou un microbe épargné, car non « agressif », non « pathogène » : il existe somme toute peu de ces pathogènes en regard de leur immense diversité.
En 2003, le terrible virus du SRAS était un nouveau venu, tout à fait inconnu en pathologie humaine.  Des laboratoires du monde entier, travaillant en synergie, n'ont mis que quelques semaines à le nommer. Ce fut une remarquable coopération, aidée par les nouvelles technologies de l’information.
Bien moins inquiétant, un microbe qui m'a longtemps agacé est celui qu'on nomme champignon en langage populaire. Celui qu'on trouve sur les pieds, entre ses doigts, parfois dans les ongles. Pour nous, il s'appelle neuf fois sur dix Trichophyton. Il est fréquent chez l’adulte, rare chez les jeunes enfants, mais après 70 ans, 30 % de la population a des ongles atteints. C'est sans doute le parasite le plus fréquent de l'espèce humaine, mais il est plus gênant que méchant. Ses oeuvres s’avèrent avant tout disgracieuses.


Tricho: cheveu, poil, Phyton: plante.


Le végétal qui se nourrit de notre peau, de nos cheveux, de nos ongles, bref, de notre kératine, est donc un champignon. On l'appelait teigne pour les cheveux, cette maladie là était très invalidante, et elle pouvait rendre l'enfant « teigneux ». Le langage en a gardé la cicatrice, car elle a disparu de nos pays il y a quelques dizaines d’années. De nos jours, ce champignon, le Trichophyton se la joue à l'incruste, entre nos doigts de pied. Comme de nombreuses personnes, j'étais gêné de temps en temps, au niveau de ce que l'on appelle les espaces inter-digitaux plantaires .Une crème fongicide quelques jours, et l'affaire était réglée. Mais mon goût pour le traitement écologique était plus fort.
Les africains qui vivent pieds nus le connaissent peu. Soleil, humidité, les conditions sont différentes et ne plaisent guère à nos Trichophytons.  Comment faire ? Vivre pied nu en hiver n'est guère aisé. Notons que ces espaces inter digitaux sont souvent fort clos, les doigts de pied comme collés les uns aux autres, encadrant un biotope favorable au champignon.                         Je décidais de les visiter chaque matin en les écartant fermement, et en les savonnant soigneusement. Chaque jour donc, depuis, j'exécute cette gymnastique savonnée : quel pied !     Et c'est une juste revanche pour nos arpions. Car les pieds étant l'endroit de notre corps le plus lointain, ils sont souvent négligés, malgré leur grande capacité à renarder. Je répare ce préjudice envers ces merveilleuses mécaniques qui permettent la station debout. Depuis la vingtaine d'années que je la pratique, le champignon dégouté ne veut plus de moi.
C’est un parasite qui nous est propre, il ne se nourrit d’aucune autre espèce animale. Ce qui est encore plus curieux, c’est qu’il était peu diagnostiqué au début du XX ième siècle, car peu répandu. C’est peu à peu qu’il a fait la conquête de l’Europe et des Etats-Unis, où il est maintenant très présent.


Il y a déjà quelque temps, ce Trichophyton avait investi l'espace publicitaire télévisuel.               J'ai vu alors arriver dans mon labo des ongles de pieds négligés depuis fort longtemps ; mais la magie télévisuelle avait opéré ; il suffisait de maquiller juste un peu notre champignon, de le présenter comme un gros méchant qu'il n'est pas, pour voir notre activité de parasitologie augmenter!

 

 Trichophyton, de revers rouge.

Trichophyton, de revers rouge.

Quel savon ?

Le savon de Marseille le plus simple fait l'affaire. Celui-ci contient 70 % d’huile végétale. Ce peut être de l’huile d’olive, c'est l’idéal, mais aussi, dans certains cas, de l’huile de palme, ou de l’huile de coco. Certains savons sont composés d’un mélange d’huiles végétales. L’huile de palme est à éviter. En la consommant, vous détruisez directement de la belle forêt. Un vrai savon ne contient pas non plus de conservateurs, ni de colorants. C’est d’ailleurs pour cette raison que le savon change de couleur au fil du temps. On peut parfumer un savon, avec des huiles essentielles par exemple, à condition que le parfum soit incorporé après broyage et moulage à froid. Le savon vert ou brun est fait à base d’huile d’olive ; le blanc ou jaune clair à base d’huile de coco ou de palme. Enfin, 100 % biodégradable, il ne fond pas comme les autres savons. Les savons liquides sont bien plus chers (de 10 à 100 fois plus chers, à l'usage), et ils ont deux gros défauts : ils contiennent de nombreux additifs, dont certains sont des perturbateurs endocriniens, et les bouteilles en plastique sont toujours des déchets gênants. Dans les grandes surfaces, ils sont bien plus représentés. On ne peut que constater cette écrasante victoire du marketing : faire plus de marge sur des produits moins sains, et polluants, bien joué les gars !
Pour les fragiles muqueuses : si le savon s'avère agressif, se laver... à l'eau claire ! Il n'est d'ailleurs guère nécessaire de se savonner ailleurs que les endroits "stratégiques" !